Home About Articles Ask the Sheikh
Politique

Réponse à une question : Le coup d'État contre Bakiev et le conflit russo-américain au Kirghizistan

April 16, 2010
1376

Question :

Les événements se sont accélérés au Kirghizistan : l'opposition a mené un coup d'État contre Bakiev le 08/04/2010, a réussi à prendre le pouvoir, et Bakiev s'est enfui vers sa région natale dans le sud du pays. Puis, le voici aujourd'hui, le 16/04/2010, présentant sa démission et partant pour le Kazakhstan... Dans le même temps, la Russie a été la première à reconnaître et à saluer le coup d'État, la Première ministre par intérim, Roza Otounbaïeva, ayant tenu des discussions officielles (téléphoniques) avec le Premier ministre russe Poutine le jeudi 08/04/2010, soit le jour même où le gouvernement provisoire a pris les rênes du pouvoir. Cela signifie que la Russie est derrière ce qui s'est passé. Si cela est vrai, comment la Russie a-t-elle pu se retourner contre Bakiev, elle qui l'avait porté au pouvoir lors du coup d'État contre Askar Akaïev en 2005 et avait soutenu sa dernière élection le 23/07/2009 ? Est-ce le fait qu'il n'ait pas fermé la base américaine de Manas qui a provoqué la Russie et l'a poussée à le renverser ?

Réponse :

Oui, tous les indices indiquent que la Russie est derrière la chute de Bakiev, mais pas parce qu'il n'a pas fermé la base de Manas ou qu'il a renouvelé le bail de la base aux Américains. En effet, la Russie était d'accord avec le maintien de la base et le maintien de Bakiev au pouvoir ; elle a même soutenu son élection le 23/07/2009 après qu'il eut renouvelé le contrat de location de la base le 15/07/2009, c'est-à-dire avant sa réélection et le soutien des Russes à son égard. Le soutien des Russes à son élection était d'ailleurs remarquable : le président russe Medvedev s'est rendu en personne au Kirghizistan et a participé à la cérémonie d'investiture de Bakiev le 02/08/2009 !

Les Russes n'ont donc pas été provoqués par le renouvellement du bail de la base, ils y étaient plutôt favorables. Même le nouveau pouvoir actuel mis en place par les Russes a accepté le maintien de la base, et les chefs du coup d'État l'ont déclaré ouvertement. La Russie est initialement favorable au renouvellement du contrat de la base pour satisfaire l'Amérique et éviter son hostilité dans cette région, et parce qu'elle considère la base de Manas comme un « transit », c'est-à-dire un point de passage vers et depuis l'Afghanistan, pays musulman ennemi de ces deux puissances. Cette base n'a aucune influence sur les affaires intérieures qui affecteraient l'influence de la Russie.

Cependant, ce qui a provoqué les Russes et les a poussés à renverser leur ancien agent Bakiev est tout autre chose. Pour le comprendre, rappelons les événements suivants :

1- Richard Holbrooke, l'envoyé du président américain pour l'Afghanistan, a effectué une visite en Ouzbékistan et au Kirghizistan le 19/02/2010, où il a rencontré les présidents des deux pays. Le site Russia Today, citant l'agence russe Interfax le 19/02/2010, a rapporté que Holbrooke avait discuté avec le président Kourmanbek Bakiev des « perspectives des relations bilatérales et de la situation en Afghanistan. Les deux parties ont échangé, loin des projecteurs, leurs points de vue sur la situation en Afghanistan et ont abordé les moyens de dynamiser la coopération mutuellement bénéfique entre les deux pays. » Il a été mentionné que le bureau de presse de la présidence kirghize a cité Bakiev déclarant que « son pays accorde une importance et une priorité au développement des relations kirghizo-américaines et à la dynamisation de la coopération bilatérale ». En rapportant la nouvelle, l'agence russe Interfax a ajouté la phrase « les deux parties ont échangé loin des projecteurs », c'est-à-dire de manière secrète, à l'abri du regard des Russes pour qu'ils ne sachent pas ce que leur agent Bakiev avait convenu avec les Américains. C'est une allusion et un sous-entendu des Russes signifiant que quelque chose s'était passé entre le président kirghize et les Américains.

2- Le site Russia Today a rapporté le 17/03/2010 que « les États-Unis ont récemment annoncé l'allocation de 5,5 millions de dollars pour aider le Kirghizistan à construire un centre de formation des unités spéciales de lutte contre le terrorisme dans la ville de Batken ». Russia Today a interrogé Alexandre Kniazev, directeur de la branche de Bichkek de l'Institut des pays de la CEI, au sujet de ce centre. Il a déclaré : « Washington pourrait utiliser ce centre pour répondre à ses besoins en Asie centrale. Le slogan de la lutte contre le terrorisme n'est qu'un prétexte pour atteindre les objectifs américains, comme en Irak et en Afghanistan. » Il a ajouté : « Washington cherche, à travers ces projets en Asie centrale, à contrer la concurrence de la Russie et de la Chine dans la région. »

3- Les Russes ont conçu une grande inquiétude suite à la visite de Holbrooke au Kirghizistan, à sa rencontre avec le président Bakiev loin des projecteurs, et à l'existence d'accords secrets entre les deux parties, couronnés par la création d'un centre américain au Kirghizistan pour former des forces spéciales et recruter des agents sous prétexte de la soi-disant lutte contre le terrorisme, afin que l'Amérique renforce son influence au Kirghizistan, puis s'en serve comme tremplin vers d'autres régions.

L'accord de création d'un centre américain pour former des forces spéciales — ou, en d'autres termes, pour former des agents pour l'Amérique au Kirghizistan — a sonné l'alarme et a représenté le franchissement d'une ligne rouge pour la Russie. C'est pourquoi elle s'est empressée de mener le coup d'État pour empêcher Bakiev d'aller trop loin dans sa relation avec l'Amérique. L'euphorie de la « victoire » était évidente chez la Russie après l'exécution du coup d'État et la chute de Bakiev.

5- Quant à l'Amérique, elle a été sous le choc. Le porte-parole officiel de son département d'État, Philip Crowley, a exprimé la « profonde inquiétude de son pays face aux troubles en cours au Kirghizistan » et a déclaré : « Nous pensons que le gouvernement est toujours au pouvoir et que les États-Unis n'ont aucune information indiquant que l'opposition a pris le contrôle » (Akhbar al-Alam, 07/04/2010). Cela prouve que l'Amérique était inquiète du changement en cours, qu'elle n'a pas soutenu l'opposition et qu'elle était avec le gouvernement de Bakiev. L'Amérique a fermé sa base au Kirghizistan pendant trois jours, puis l'a rouverte après que la Première ministre kirghize par intérim, Roza Otounbaïeva, a déclaré que la base américaine ne serait pas touchée et resterait telle quelle, conformément aux accords précédents.

Se soumettant à la réalité, les États-Unis ont implicitement reconnu le nouveau gouvernement en y envoyant un émissaire, le secrétaire d'État adjoint Robert Blake, pour mener des discussions avec le nouveau gouvernement au Kirghizistan. Cet émissaire a exprimé la satisfaction des États-Unis quant aux promesses des nouvelles autorités de garantir le maintien de la base américaine de Manas sans y porter atteinte, qualifiant ces nouvelles de formidables. L'Amérique veut actuellement composer avec la nouvelle réalité, d'autant plus qu'elle a garanti le maintien de sa base aérienne de Manas. Il est apparu qu'elle ne pouvait rien faire contre cette nouvelle réalité pour le moment, Bakiev s'étant enfui dans son village au sud du pays, puis ayant démissionné et étant parti pour le Kazakhstan.

Ainsi, l'Amérique n'a pas eu d'autre choix que de composer avec la nouvelle réalité, même de manière temporaire. Elle a négocié avec la Russie la situation actuelle au Kirghizistan. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Grigori Karassine, a rencontré l'ambassadeur américain à Moscou, John Beyrle, le 13/04/2010. Ils ont discuté de la situation au Kirghizistan et ont affiché leur accord en appelant au « retour à la vie normale dans le pays » ! Malgré tout cela, le conflit entre la Russie et l'Amérique se poursuivra là-bas, et cela se manifestera par des actions et sous différentes formes, ainsi que par des troubles politiques, économiques et sociaux.

Le 2 Joumada al-Oula 1431 de l'Hégire 16/04/2010

Share Article

Share this article with your network