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Questions & Réponses

Réponse à une question : La réalité de la position d'Erdogan et le rétablissement des relations avec l'Arménie

October 12, 2009
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Question :

Erdogan a déclaré à plusieurs reprises qu'il ne signerait pas d'accord avec l'Arménie pour l'ouverture des frontières et l'établissement de relations diplomatiques tant que l'Arménie n'aurait pas retiré son armée des territoires azerbaïdjanais occupés au Haut-Karabagh. Pourtant, le gouvernement d'Erdogan a signé un accord à ce sujet le 10/10/2009 sans exiger le retrait arménien. Malgré la signature officielle, Erdogan a déclaré le 11/10/2009 : « Si l'Arménie ne se retire pas des territoires occupés de l'Azerbaïdjan, la Turquie n'adoptera pas de position positive. » Il a ajouté : « Ce retrait facilitera également l'adoption par le Parlement turc des accords (signés entre la Turquie et l'Arménie). » (Reuters, AFP 11/10/2009). La question est :

Qu'est-ce qui a poussé Erdogan à changer d'avis ? Et puisque la signature a été officiellement effectuée, que signifie la dernière déclaration d'Erdogan ? Cela signifie-t-il que si l'Arménie ne retire pas son armée, il annulera l'accord ?

Réponse :

Cet accord n'est pas né d'hier ; il est passé par plusieurs étapes sous l'égide des États-Unis du début à la fin, jusqu'à sa signature le 11/10/2009. Nous mentionnerons certaines étapes notables, puis nous expliquerons la raison du changement d'avis d'Erdogan et la signification de sa dernière déclaration :

1- Lors de sa visite en Turquie le 06/04/2009, Obama a appelé à résoudre le différend entre la Turquie et l'Arménie et à instaurer la paix entre elles. Il a réuni leurs ministres des Affaires étrangères en présence du ministre suisse des Affaires étrangères, qui parraine les discussions. Une feuille de route a été annoncée pour y parvenir. Le journal turc Sabah a publié, le 24/04/2009, cette feuille de route tracée par l'Amérique. Elle comprenait des clauses telles que la reconnaissance par l'Arménie des frontières actuelles définies entre la Turquie et l'Arménie le 13/10/1921 dans le traité de Kars, signé entre l'État ottoman et l'Union soviétique et confirmé par le traité de Lausanne. Parmi les clauses figurait aussi la création d'une commission pour réexaminer ce qu'on appelle le « génocide arménien », l'ouverture des frontières, les échanges commerciaux, ainsi que le rétablissement des relations diplomatiques et l'échange d'ambassadeurs.

2- Des discussions avaient eu lieu quelques mois auparavant par médiation suisse entre les ministres des Affaires étrangères des deux pays, aboutissant le 22/04/2009 à un accord sur un cadre global pour la normalisation de leurs relations. Les discussions se sont poursuivies jusqu'à parvenir, le 01/09/2009, à une convergence de vues pour la signature d'un accord global.

3- Le 10/10/2009, la signature de l'accord global a été annoncée conformément à la feuille de route américaine. Le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, et son homologue arménien, Edouard Nalbandian, ont signé l'accord par médiation suisse à Zurich, sous la supervision et la mise en œuvre de la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton, qui a joué un rôle actif. La signature s'est déroulée en présence des autres membres du groupe de Minsk : la Russie représentée par Lavrov, et la France représentée par Kouchner, en plus du représentant de l'Union européenne Solana et du ministre slovaque des Affaires étrangères, en tant que témoins de cet accord qualifié d'historique pour mettre fin au conflit turco-arménien. Les agences de presse mondiales et turques ont publié le texte intégral du protocole qui comprend : (la reconnaissance des frontières actuelles et leur ouverture dans un délai de deux mois, l'établissement de relations diplomatiques, l'ouverture de consulats mutuels conformément à la Convention de Vienne de 1963, et le développement des relations bilatérales dans tous les domaines : politique, économique, énergétique, transport, communication, scientifique, technique, culturel, environnemental et touristique). Ils travailleront ensemble à la coopération régionale et internationale au sein de l'ONU, de l'UE et de l'OSCE, et pour la sécurité et la stabilité régionales, le développement de la démocratie, la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et les trafics. L'accord mentionne également le développement d'un dialogue pour un examen scientifique impartial des documents historiques concernant les événements de 1915, que l'Arménie qualifiait de génocide. Obama, en préparation de cet accord, avait utilisé un autre terme dans son discours du 24/04/2009, qualifiant ces événements de « grande catastrophe » (Meds Yeghern) et non de génocide ou de nettoyage ethnique.

4- Cet accord a couvert tous les domaines et résolu les problématiques entre les deux pays, mais il n'a pas mentionné un seul mot sur l'occupation par l'Arménie des territoires azerbaïdjanais au Haut-Karabagh et ses environs, ni sur le problème des déplacés azéris. Pourtant, la Turquie avait rompu ses relations avec l'Arménie et fermé ses frontières en 1993 pour protester contre l'occupation de la région du Haut-Karabagh et de sept districts environnants, représentant environ 20 % à 24 % de la superficie de l'Azerbaïdjan, d'où près d'un million d'Azéris ont été expulsés. Aujourd'hui, la Turquie abandonne tout cela, ce qui a provoqué la colère de l'Azerbaïdjan, la laissant seule face aux grandes puissances représentées par le groupe de Minsk (États-Unis, Russie, France) qui travaillent depuis le cessez-le-feu de 1993 sur le problème azéri-arménien.

5- La Russie est intervenue aux côtés des Arméniens durant leur agression. En revanche, les dirigeants de la Turquie et de l'Iran, deux pays musulmans, ne sont pas intervenus pour soutenir l'Azerbaïdjan, pays musulman voisin. Sans l'intervention russe et l'absence de soutien iranien (qui n'a même pas rompu ses relations ni fermé ses frontières avec l'Arménie), et sans l'inaction militaire de la Turquie, les Arméniens n'auraient jamais pu vaincre les Azéris qui ont résisté seuls pendant plus de cinq ans. C'est ainsi que les dirigeants turcs et iraniens ont trahi l'Azerbaïdjan pendant la guerre.

6- Non contents d'avoir abandonné l'Azerbaïdjan pendant la guerre, les dirigeants turcs la trahissent à nouveau aujourd'hui en signant cet accord avant que les territoires azéris ne soient restitués. La réaction azerbaïdjanaise a été furieuse. Le ministère des Affaires étrangères d'Azerbaïdjan a déclaré : « La normalisation des relations entre la Turquie et l'Arménie avant le retrait des forces arméniennes des territoires azerbaïdjanais occupés contredit directement les intérêts de l'Azerbaïdjan et jette une ombre sur les relations fraternelles basées sur des racines profondes. » Le communiqué ajoute que l'ouverture des frontières menace la stabilité régionale et que Bakou attend d'Ankara qu'elle respecte ses promesses. (AFP et Al-Alam 11/10/2009).

7- Quant aux raisons qui ont poussé Erdogan à changer d'avis, ce sont les ordres américains. Cet accord sert grandement les États-Unis qui cherchent à attirer l'Arménie et l'Azerbaïdjan dans leur giron pour évincer l'influence russe et étendre leur propre influence dans le Caucase du Sud :

  • Concernant l'Arménie : Après avoir arraché la Géorgie à l'influence russe par une révolution colorée, l'Amérique a visé l'Arménie pour affaiblir la Russie dans sa zone d'influence traditionnelle. Cet accord est une opportunité majeure pour placer l'Arménie sous contrôle américain via la Turquie. La joie de Hillary Clinton à Zurich en témoignait, affirmant que son pays ferait tout pour la réussite du protocole (Agence Anadolu 11/10/2009). Erdogan utilisera tous ses stratagèmes pour que son parti au Parlement adopte l'accord. Le parti d'opposition (CHP), qui se considère proche des Arméniens, ne s'y opposera pas sérieusement.
  • Concernant l'Azerbaïdjan : Elle oscille entre la Russie et l'Amérique, ouvrant sa porte aux deux pour les investissements pétroliers (oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan avec Chevron et entreprises russes). La Russie maintient toutefois une influence forte avec la base de Gabala. L'Amérique veut une influence prédominante et voit dans l'accord turco-arménien un moyen de pression sur l'Azerbaïdjan pour qu'elle accepte l'hégémonie américaine totale, permettant ensuite aux USA de résoudre le conflit loin de la Russie.

Bien que l'accord soit un coup dur pour l'Azerbaïdjan, l'Amérique compte sur la Turquie pour « dompter » Bakou. L'Azerbaïdjan ne peut se permettre une hostilité ouverte envers la Turquie ni fermer l'oléoduc. L'Amérique est rassurée par les manœuvres trompeuses d'Erdogan, qui place les intérêts américains au sommet de ses priorités, sans se soucier des terres occupées ou des réfugiés. S'il s'en souciait réellement, il aurait aidé militairement l'Azerbaïdjan à l'époque ou n'aurait pas signé cet accord de trahison.

8- La déclaration d'Erdogan du 11/10/2009 affirmant que la Turquie n'adoptera pas de position positive sans retrait arménien est un pur mensonge et une tromperie. Qui peut croire qu'un gouvernement signe de tels accords sous parrainage américain et présence internationale, pour ensuite déclarer qu'il ne les appliquera pas ? Ce n'est qu'une manœuvre pour tromper l'opinion publique en Turquie et tenter d'abuser les Azéris qui ont fini par comprendre ses fausses promesses.

Cette déclaration et d'autres similaires ne sont que des manipulations de langage qui ne résisteront pas longtemps à l'épreuve des faits.

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